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Saturday, 9 October 2010

Jean-Numa Ducange, « Editer Marx et Engels en France : mission impossible ? », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010

http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=504


Editer Marx et Engels en France : mission impossible ?

A propos de Miguel Abensour et Louis Janover, Maximilien Rubel, pour redécouvrir Marx, et de diverses rééditions de Karl Marx, Le Capital

par Jean-Numa Ducange


Comment comprendre qu’il n’y ait pas à ce jour d’édition des oeuvres complètes de Marx en France, que ses oeuvres majeures, quand elles sont disponibles, circulent bien souvent dans des éditions pour le moins discutables ? Dans un pays où, il y a quelques décennies, le monde intellectuel et politique était en grande partie structuré par la référence à Marx, et où la rumeur court aujourd’hui d’un « retour du communisme », la chose est singulière. Mais c’est précisément l’importance des enjeux politiques de l’édition de Marx qui explique l’histoire mouvementée de l’édition de ses oeuvres, que retrace ici Jean Ducange.

Avant la première guerre mondiale, les congrès de la SFIO, ancêtre du parti socialiste, se faisaient l’écho de projets d’éditions d’« oeuvres intégrales » de Karl Marx, notamment par la voix de son petit-fils, le socialiste Jean Longuet. En dépit d’annonces et d’efforts manifestement entrepris, pas un seul tome ne parut. Près d’un demi-siècle plus tard, quelques ouvrages de Marx et Engels publiés aux Éditions Sociales, liées au Parti communiste français, affichaient en couverture la mention « OEuvres complètes ». À la fin de l’année 2009, un rapide regard sur les ouvrages disponibles permet de constater que les diverses tentatives d’édition systématique de Marx, scientifiques ou non, n’ont jamais été menées à leur terme. Paradoxe étonnant dans un des pays d’Europe occidentale où le marxisme a, si ce n’est dominé, du moins largement contribué à façonner le paysage intellectuel pendant des décennies et à stimuler des études innombrables sur les textes des fondateurs du matérialisme historique, jusqu’à ses adversaires les plus résolus comme Raymond Aron. Le contraste est frappant à cet égard, en premier lieu en comparaison d’autres « grands » penseurs (Freud, Nietzsche…), mais aussi et surtout d’autres langues ; dans le monde anglophone vient de s’achever l’édition des Collected Worksqui regroupe en 50 volumes une grande partie des travaux de Marx et Engels déjà connus, qui plus est désormais sous forme électronique. À l’heure où sont écrites ces lignes, on assiste probablement au plus grand nombre de publications sur le(s) marxisme(s) depuis les années 1970 en France et les rééditions des textes de Marx eux-mêmes se multiplient. Regain qui ne saurait se limiter au seul impact de la crise économique actuelle, mais à un mouvement plus profond, repérable dès la fin des années 1990. L’ambition de cet article n’est pas de décrire et commenter chacun de ces ouvrages et les raisons qui justifient leur publication : pour beaucoup d’entre eux, un compte rendu singulier serait nécessaire, tout particulièrement pour les rééditions aux résonances fortes avec l’actualité ; relevons par exemple l’initiative des éditions Demopolis qui ont retraduit des textes méconnus de Marx sur la crise du capitalisme. Il s’agit plutôt ici de donner quelques éléments permettant de comprendre la situation éditoriale de Marx et Engels en 2010 en évoquant un ouvrage revenant sur son histoire et quelques rééditions de ces derniers mois. Le lecteur comprend en effet difficilement pourquoi tel texte reste presque introuvable, tel autre est disponible en de multiples éditions et pour quelles raisons des appareils critiques et traductions datés se retrouvent parfois au premier rang des « nouvelles » publications. Un panorama complet exigerait des travaux approfondis : les problèmes soulevés par les questions de traductions et de choix éditoriaux sont immenses. En l’absence d’une histoire du marxisme en France, on peut néanmoins revenir sur le passé récent et essayer d’y déceler les raisons de l’éclatement actuel, expliquer par exemple pourquoi un ouvrage comme les Grundrisse (les manuscrits précédant le Capital) brille par son absence, alors même qu’il est au coeur – entre autres – d’une oeuvre comme celle de Toni Negri, dont il est inutile de rappeler l’impact, quoi que l’on pense par ailleurs de son interprétation des textes préparatoires de l’opus magnum de Karl Marx.

Bref retour sur l’histoire

Dès les années 1880, à une époque où la France était dénuée d’une organisation puissante et structurée comme l’était la social-démocratie allemande, l’édition de Marx fut dépendante de la rivalité entre divers courants socialistes qui, s’ils contribuèrent à diffuser quelques textes essentiels, ne parvinrent en aucune manière à mettre en branle un travail éditorial conséquent. Dans le sillage des partisans de Jules Guesde et Paul Lafargue sont bien publiés quelques textes importants, par exemple le Manifeste du parti communisteet Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Mais c’est aussi parfois à la marge du mouvement socialiste que l’on repère les premières éditions de certaines oeuvres, tandis que les discussions les plus sérieuses suscitées par ces rares publications se font, parfois, également loin de la SFIO ; Georges Sorel (1847-1922), considéré comme l’un des pères du syndicalisme révolutionnaire, et largement ignoré pendant des décennies avant d’opérer un spectaculaire regain d’intérêt dans les années 1980 – dans le cadre d’une « deuxième gauche » à la recherche d’alternatives à un marxisme jugé doctrinaire –, est un exemple probant de cet intérêt « dissident » pour Marx. Au-delà du contenu même, les aspects matériels de sa diffusion en disent long sur les problèmes de pénétration des textes : jusqu’aux années 1920, leur visibilité demeure relativement faible. Avec la naissance du mouvement communiste, la première diffusion des ouvrages à une large échelle commence dans le cadre du « Bureau d’édition » et des « Éditions Sociales Internationales » liés au PCF, sans qu’il existe de projet systématique. C’est unéditeur privé en marge de la SFIO, AlfredCostes,avec pour principal traducteur Molitor, qui lance le premier projet d’oeuvres complètes : une cinquantaine de volumes paraîtront entre 1924 et 1954, mais les traductions et appareils critiques demeureront faibles et partiels.

En forçant un peu le trait, le niveau de dispersion et la qualité tout à fait aléatoire des éditions en France est un problème existant depuis le vivant de Marx lui-même et qui va peser sur l’état général de l’édition pendant plusieurs décennies. Les conditions changent quelque peu néanmoins après la seconde guerre mondiale. À l’heure de l’apogée de l’influence du PCF, et par extension d’un certain marxisme, souvent un « marxisme-léninisme » d’obédience stalinienne se limitant à quelques textes canoniques associés à l’exégèse soviétique, l’époque est à la diffusion spectaculaire de certains « classiques » : ainsi repère-t-on par exemple au moins quatre éditions du 18 Brumaire entre 1945 et 1949. Mais d’autres textes essentiels, comme l’Idéologie allemande– texte établi par le chercheur soviétique Riazanov en 1932 dans le cadre de la première tentative d’édition d’oeuvres complètes en langue originale – ne sont pourtant encore disponibles qu’aux éditions Costes, dont les exemplaires deviennent de plus en plus difficiles à se procurer. Citons à cet égard le témoignage de Jacques Rancière évoquant la misère éditoriale de Marx à la veille de 1968 : « Nous faudra-t-il aujourd’hui évoquer avec nostalgie l’espace clos et replié sur soi, l’univers ouaté et poussiéreux de l’Université des années 1960 ? […]. Les oeuvres philosophiques de Marx, dans la fantasmagorique traduction de Molitor qu’il fallait aller demander dans une boutique vieillotte à l’ombre de Saint-Sulpice, avaient le charme des raretés bibliographiques. L’École était coupée de la vie, la vie était coupée de l’École. »

Les héritages des années 1960

Le véritable changement intervient dans les années 1960, avant le « boom » de la décennie 1970, dans un contexte où nombre de discussions politiques, théoriques et universitaires prolongeant mai-juin 1968 ont pour point de départ le marxisme dans ses différentes variantes. La formule de « lutte de classes dans la théorie » d’une des figures emblématiques de ces années, Louis Althusser, liant son travail théorique sur la pensée de Marx à un engagement militant, résume la correspondance entre l’abondance des publications de et autour de Marx et l’atmosphère politique. Époque qui paraît désormais bien lointaine : nous en sommes pourtant encore tributaires, au moins au niveau des divers projets d’éditions qui furent lancés alors. Prenons en effet trois éditions récentes, parmi d’autres, du Capital : la réédition par Gallimard des « trois livres » du Capital reprenant l’édition de Maximilien Rubel ; la réimpression du livre I du Capital aux Presses Universitaires de France dans la traduction coordonnée Jean-Pierre Lefebvre (édition reprise de celle des Éditions Sociales de 1983) ; à laquelle on peut ajouter la réédition de décembre 2009 par le « Temps des cerises » des trois tomes du Capital que diffusaient jadis les Éditions Sociales avant cette nouvelle traduction. Somme toute, au moins trois fois le même ouvrage dans des versions différentes… Quand d’autres comme les Grundrisse, rappelons-le, manquent à l’appel.

L’occasion de revenir sur cette histoire complexe nous est donnée par un ouvrage reprenant plusieurs articles déjà publiés de Miguel Abensour et de Louis Janover, proches collaborateurs de Maximilien Rubel. Le « cas Rubel » avait déjà fait l’objet d’une monographie en italien dans laquelle figurent de précieux renseignements sur sa trajectoire. Redécouvrir Marx, théoricien du communisme et de l’anarchisme, contre les régimes bureaucratiques et leurs alliés qui avaient une position de quasi-monopole sur l’édition de son oeuvre : voilà un possible résumé de la position de Maximilien Rubel, chercheur au CNRS, dont la principale activité, jusqu’à sa disparition en 1996, va être de se consacrer à l’édition de Karl Marx. L’écho qu’il a rencontrédoit s’envisager dans le cadre de la fin – ou du début du délitement – d’une forme d’orthodoxie « marxiste-léniniste » dont Abensour, de son point de vue, rappelle l’enjeu en 1970 : « [I]l faut lire Marx non avec les lunettes de Kautsky, Lénine ou Trotsky ou de tout autre épigone, aussi prestigieux soit-il, mais opérer un retour radical à Marx, en deçà des exégèses marxistes, en deçà de la constitution du marxisme en tant que tel, de sa constitution en léninisme ou, pire, en idéologie d’État. »

L’écho que va rencontrer Rubel ne peut néanmoins se résumer à ce seul contexte idéologique. Celui-ci publie en effet sa nouvelle édition de Marx chez Gallimard dans la prestigieuse collection « La Pléiade ».Le premier volume paraît en 1963 avec une préface de François Perroux, dont le laboratoire accueille dès 1959 la revueÉtudes de marxologie fondée par Rubel, qui constitue une vigoureuse défense du « dialogue social ».Loin d’être exhaustives, les oeuvres de Marx publiées dans cette édition sont scindées en plusieurs catégories : en lieu et place d’une cohérence chronologique ou par oeuvres est proposée une division de l’ensemble entre « politique », « économie » et « philosophie », division qui a été vertement critiquée – à juste titre selon nous – en raison de ce qu’elle implique pour la compréhension de l’oeuvre de Marx. Le Manifeste du Parti communiste étant classé dans… « l’économie », tout comme la Critique du programme de Gotha. Plus grave, certaines oeuvres comme l’Idéologie allemandesont délibérément caviardées sous prétexte que par exemple certaines parties relèveraient du « divertissement ». Conception qui a de quoi repousser le lecteur en quête d’exhaustivité…

Sur le fond, influencé par le conseillisme d’un Karl Korsch avec lequel il avait entretenu des relations, Maximilien Rubel fait de Marx un penseur anti-étatique presque anarchiste, sociologue et observateur des réalités sociales, et développe l’idée d’une éthique particulière dans son oeuvre. Sans même évoquer les questions de traductions, l’une des conséquences de ses conceptions fut le choix radical de dissocier totalement Marx d’Engels et de tout ce qui pouvait ressembler à ce dernier, celui-ci étant considéré comme fondateur d’un « marxisme » prolongé par les appareils sociaux-démocrates puis communistes décrits comme des usurpateurs illégitimes de la pensée marxienne. Dans un contexte où le « diamat » – le matérialisme dialectique, pour les initiés – semblait maître du jeu, l’entreprise rubélienne a pu légitimement susciter des sympathies au-delà de son cercle initial. Et on doit au rejet par Rubel d’une certaine forme d’orthodoxie l’édition de textes alors presque totalement inconnus, comme les Révélations sur le procès des communistes à Cologne ou encore le pamphlet hostile à la Russie contre Lord Palmerston, censuré en URSS et non diffusé par les éditions communistes.

Mais sans Engels, comment rendre compte d’une oeuvre qui lui doit tant ? Comment exclure un ouvrage aussi essentiel que l’Anti-Dühring qu’Engels avait étroitement préparé avec Marx ? Les correspondances publiées dans les années 1970-1980 ont montré à quel niveau se situait leur degré de coopération intellectuelle, et une biographie récente rappelle l’étroitesse des liens les unissant, au point qu’une telle exclusion, au sein d’un projet éditorial prétendant à l’exhaustivité, est tout simplement intenable. Si bien que Rubel paraît dialoguer avec Marx selon ses propres schémas et semble se substituer à Engels lui-même ! Le problème serait simplement une question historique si l’édition de Rubel n’était pas celle qui occupe toujours le devant de la scène. Car les choix de Rubel n’ont pas que des conséquences pour quelques « marxologues » en quête d’érudition. L’édition du Capitalrééditée récemment par Gallimard en poche et parfois présentée comme l’oeuvre « en intégral » résume bien le problème. Contestant l’organisation des livres II et III par Engels qui avait établi les deux livres à partir des manuscrits de Marx, Rubel choisit de faire son propre tri : des extraits des Grundrisse et des textes d’autres époques transforment l’ensemble en un choix de textes économiques de Marx… Choix et découpage que l’éditeur pourrait signaler d’autant plus fermement qu’a été établie et publiée en allemand, dans le cadre la MEGA, la plus grande partie des fameux manuscrits.

Quoi que l’on pense d’une telle édition, son élaboration doit s’envisager dans son contexte, c’est-à-dire en réaction aux autres éditions disponibles à l’époque. Les choix radicaux opérés par Rubel ne peuvent en effet se comprendre sans sa principale « concurrence », les traductions et éditions effectuées dans le sillage du PCF. Jusqu’à la fin des années 1960, les Éditions Sociales avaient beaucoup réédité Marx et Engels, et la diffusion de certains textes à l’origine presque inconnus en France avant 1914, comme la Critique du programme de Gotha, sont le fruit de l’effort du mouvement communiste à l’échelle internationale. Mais on en restait essentiellement, nous l’avons dit, à quelques textes classiques. Quelques années après le début de l’édition Rubel, sous l’impulsion notamment de Lucien Sève, qui prend la direction des Éditions Sociales à partir de 1970, toute une nouvelle série de traductions est mise en chantier, dont l’une des plus singulières fut la publication des correspondances ou encore la première véritable traduction de l’Idéologie allemande. Un ensemble de traducteurs sont alors mobilisés ; parmi eux Émile Bottigelli ou encore Gilbert Badia (qui publia sous sa direction une nouvelle traduction des livres II et III du Capital reprise par « Le Temps des cerises »). Jugeant insuffisante la traduction effectuée par Joseph Roy du temps de Marx du livre I du Capital– reprise aujourd’hui encore dans toutes les autres éditons – une nouvelle traduction, coordonnée par Jean-Pierre Lefebvre, est publiée aux Éditions Sociales en 1983, marquée notamment par d’audacieux nouveaux choix de traduction ; ainsi Mehrwert, la célèbre « plus-value », devient « survaleur ». Fonds impressionnant, désormais ponctuellement réédité en ordre dispersé qui, s’il n’est pas exempt de l’empreinte que pouvait marquer le « mouvement communiste international » de l’époque, demeure de loin l’édition la plus systématique. Comprendre Rubel, c’est donc le saisir en lien ou plutôt en opposition aux Éditions Sociales, dont la visibilité devient des plus réduites au début des années 1990 avec l’effondrement du « socialisme réel ».

Mais le problème ne se limite pas à ce seul face à face : de nombreux éditeurs, dans les années 1960-1970, lancent leurs propres éditions de Marx qui, là encore, sont reprises de nos jours. L’histoire de la traduction des célèbres manuscrits préparatoires du Capital, les Grundrisse, constitue un exemple de cette diversité. Les Grundrisse ne sont établis et publiés en allemand en RDA qu’en 1953, et il faut attendre 1967 pour en voir paraître la première traduction française. C’est là qu’intervient Roger Dangeville, en quelque sorte le « troisième homme » après Rubel et le collectif regroupé autour des Éditions Sociales. On retrouve aujourd’hui des traces de ses traductions : Inventer l’inconnu, présenté par Daniel Bensaïd, reprend des textes et correspondances de Marx et Engels autour de la Commune de Paris en se fondant en partie sur elles.

Dangeville est donc le premier à avoir traduit les Grundrisse sous le titre Fondements de la critique de l’économie politique. Militant de la « gauche communiste internationale », « bordiguiste », c’est-à-dire de stricte obédience léniniste selon la conception d’Amadéo Bordiga, il publie aux éditions Maspero et en « 10/18 » de nombreux textes de Marx et Engels, dont bon nombre d’inédits, en particulier des contributions politiques et journalistiques sur les espaces non strictement européens (La Russie, La Chine, La Guerre civile aux États-Unis…) et abordant des thèmes originaux (voir les Écrits militaires aux éditions de l’Herne ainsi qu’un précieux recueil – quoique critiquable dans ses choix – de textes sur la social-démocratie allemande). Dans les éditions de Dangeville, les commentaires politiques surchargent l’ensemble et sont parfois plus longs que le texte de Marx lui-même ; quant aux traductions, elles ont également fait l’objet de nombreuses critiques. Mais en s’attachant à traduire, entre autres, des textes journalistiques de Marx, notamment ceux du New York Daily Tribune, Dangeville – comme d’une certaine manière Rubel – va au-delà des seules « grandes oeuvres » dont les Éditions Sociales avaient tendance à se contenter jusqu’alors, et fait connaître de véritables pépites au public français. Dangeville se retrouve proche de Rubel un temps et on peut observer un travail commun sans que les motifs de leurs prises de distance soient bien connus, quoique compréhensibles vu le fossé politique qui les sépare. Il a dans tous les cas joué un rôle précieux dans la connaissance de textes, hélas souvent coupés, d’apparence plus marginaux ; signalons à ce jour la seule traduction d’un chapitre « inédit » du capital. Quant aux Grundrisse, ils seront finalement édités aux Éditions Sociales dans une nouvelle traduction en 1980 coordonnée par Jean-Pierre Lefebvre. Désormais, les deux éditions des Grundrisse sont presque introuvables. Comment expliquer qu’à la féroce rivalité de plusieurs éditions ait succédé la disparition de nombreux titres en librairie ?

Logiques éditoriales

Ne s’est-il donc rien passé autour de Marx en plus de vingt ans ? Comment expliquer que nous vivions encore pour partie sur ces anciennes éditions qui, lorsqu’elles ne sont tout simplement pas remises en circulation ou disponibles, rendent difficile la connaissance élémentaire de textes célèbres de Marx ? Ce serait oublier qu’au déferlement des années 1970, à une époque où détenir la légitimité de l’édition d’un texte de Marx constituait un enjeu de premier ordre pour de nombreux acteurs politiques et intellectuels, succède une période où il devient de bon ton de déclarer celui-ci moribond : l’occasion du centenaire de la disparition de Marx en 1983 permit de l’affirmer. Ce bouleversement, lié intimement à des changements politiques – faut-il redire que le PCF regroupait près d’un quart de l’électorat jusqu’à la fin des années 1970, avec tout ce que cela impliquait comme surface, y compris en terme de diffusion d’ouvrages ? – rend étonnant, de la part d’Abensour et de Janover, une reproduction « simple » de certains de leurs articles qui ne tient guère compte des profonds bouleversements consécutifs à l’effondrement du « socialisme réel ». Seule une réédition d’un texte polémique de 2003, portant moins sur Marx que sur la gauche radicale actuelle qui, dans sa diversité, est critiquée et accusée de tous les maux, fait office de bilan des vingt années écoulées. Ils ne s’interrogent guère sur les changements profonds ni sur ce qui était annoncé comme l’essentiel de leur propos, la destinée de l’édition Rubel et les critiques – presque absentes de ce recueil – dont celle-ci a fait l’objet. Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur la trajectoire de ce travail éditorial à la postérité difficile à suivre pour qui ne connaît pas son histoire. Car tout en étant en marge sur le plan politique, bénéficiant du soutien et de la diffusion d’une des plus grandes maisons française et présentée comme la principale concurrence sérieuse aux éditions communistes – celle de Dangeville n’ayant jamais eu un caractère systématique et reposant principalement sur un individu – l’édition de Rubel a été considérée comme la référence largement au-delà de cercles d’initiés. Elle l’est d’autant plus demeurée que, après la marginalisation des Éditions Sociales, aucun autre projet systématique n’avait vu le jour jusqu’à peu. L’édition du 18 Brumaire de Rubel se retrouve être par exemple officiellement investie comme la référence pour le programme des classes préparatoires scientifiques de 2007. L’appareil critique, peu disert sur l’explication du contexte – principalement une charge contre Engels et, par certains côtés, quasiment une intervention politique conjoncturelle –, laisse rêveur sur ce que des étudiants, a priori peu trempés dans les débats internes aux marxismes, ont pu retenir d’une telle édition.

L’édition de Marx, la France et la politique

On l’aura compris, l’état de l’édition en 2010 de Marx (et d’Engels) hérite d’enjeux éditoriaux et politiques qui dépassent très largement les seuls événements de ces dernières années. Pour schématiser quelque peu, la diversité actuelle résulte de l’articulation entre l’action des réseaux de diffusion du PCF – insistons là-dessus, nombre de textes n’étaient pas ou sans aucune commune mesure diffusés avant – et celle de courants ou individus plus marginaux, du moins à l’origine, qui traduisent et publient des textes peu connus ou selon des partis pris en rupture avec les options classiquement affichées. En retour, ces derniers ont probablement contribué à vivifier et diversifier la disponibilité des textes dans le mouvement communiste lui-même, peu disposé à se laisser « doubler » sur des ouvrages aussi essentiels que les Grundrisse.

Au-delà, c’est le rapport étroit entre la conjoncture politique et l’intérêt pour les textes de Marx qui doit être saisi. En 1973, en pleine « marxomania » le Magazine littéraire s’étonnait de l’absence jusqu’à cette date de projet édition systématique de Marx ; Marc Kravetz demandait au directeur des Éditions Sociales de l’époque : « Comment expliquez-vous qu’il ait fallu tellement de temps pour qu’on édite systématiquement Marx et Engels en France ? » Réponse de Lucien Sève : « C’est un problème essentiellement politique. L’histoire de l’édition de Marx est un peu l’histoire du mouvement ouvrier. » Aussi banal ce constat puisse-t-il paraître, la compréhension du lien entre édition et politique semble en effet essentiel pour saisir les raisons de la relative misère éditoriale dans laquelle se trouve l’édition de ceux que l’on désignait naguère comme les inventeurs du « socialisme scientifique ». Il peut expliquer l’étrange situation française par rapport à l’éclat de travaux anglais et américains sur Marx et les marxismes. Dans le monde anglophone, le rapport entre la production intellectuelle liée au marxisme et les mouvements politiques qui s’en réclamaient n’a jamais eu un lien aussi étroit – ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas eu et qu’il n’y en a aucun aujourd’hui – mais l’on chercherait en vain des équivalences à la façon dont le marxisme avait pénétré non seulement le débat d’idées, mais aussi les organisations politiques et, par extension, la société française ; dans les années 1970 des courants de la gauche du parti socialiste aux diverses mouvances d’extrême gauche, rares sont ceux qui n’empruntaient pas, au moins dans leur discours, des instruments conceptuels au marxisme. La dimension presque immédiatement politique des oeuvres de Marx et Engels explique l’abondance et la pluralité des éditions d’alors et c’est un fait historique de constater qu’une telle situation n’a pas existé à cette échelle dans les différentes composantes du capitalisme développé, le seul pays à la rigueur comparable étant probablement l’Italie. Cela a eu aussi pour corollaire des contraintes probablement moins présentes ailleurs. La rigidité doctrinale du PCF – à nuancer tant les débats internes y furent intenses – comme d’une certaine manière celle du guesdisme avant 1914, ont contribué à provoquer un développement de projets éditoriaux à la marge. Encore faudrait-il préciser que rigidité doctrinale n’est pas synonyme d’inertie éditoriale, et, aussi insuffisants puissent-ils paraître, les efforts du PCF ont constitué – et de loin – les entreprises éditoriales les plus poussées. Nombre d’appareils éditoriaux et traductions ont été le fait d’enseignants et universitaires dans son sillage : l’histoire et la géographie de l’influence de Marx et de ceux qui se réclamèrent du marxisme dans les universités permettraient d’affiner une histoire éditoriale singulière et d’expliquer en partie pourquoi, lors du retournement des années 1980, la longue période d’hostilité et de rejet de Marx et du marxisme a longtemps empêché l’éclosion de nouveaux projets d’éditions de ces textes. Les poncifs sur la longue « domination intellectuelle du marxisme » ne doivent pas en effet faire oublier que, forte et localisée en certains lieux, elle fut en effet longtemps combattue presque partout ailleurs.

« J’ai l’intention de restituer au public les moindres écrits de Marx et les miens dans une édition complète, c’est-à-dire non par livraisons successives, mais directement en volumes complets » écrivait Engels quelques mois avant sa mort. Si le travail accompli en allemand et dans d’autres langues est considérable, celui de ses héritiers français semble s’être chroniquement interrompu. Ces quelques constats n’ont pas pour objectif d’affirmer l’impossibilité d’éditer une oeuvre qui serait éternellement vouée à dépendre uniquement de vicissitudes ou soubresauts politiques ; ni pour prêcher l’excellence d’une édition scientifique qui s’opposerait aux « mauvaises » éditions militantes. Mais plutôt de comprendre les spécificités du marxisme en France et ses héritages pour donner quelques clefs à des lecteurs curieux de Marx aujourd’hui et parfois déroutés par le choix qui leur est offert en librairie. Alors que la disparition du « diamat » et de la virulence de ses adversaires qui s’étaient formés intellectuellement contre lui a entraîné l’éclosion de « mille marxismes », le nouvel attrait pour les écrits de Marx – probablement la relecture la plus importante depuis la fin des années 1970 – permet, dans des conditions inédites, d’espérer à terme un élan éditorial susceptible de faire connaître aux nouveaux publics français une oeuvre dont la force d’influence est loin d’être essoufflée.



Jean-Numa Ducange
Jean-Numa Ducange est docteur en histoire et membre de l’association GEME (Grande Édition Marx Engels). Il a notamment contribué à la nouvelle édition de la Critique du programme de Gotha (Éditions Sociales, 2008), et travaille sur l'historiographie de la Révolution française et l'histoire des mouvements socialistes et sociaux démocrates.

Jürgen Kaube: Freund der Zellenschmiere. Buch des Bürgers: Wie Karl Marx sein Wissen mästete. In: „Frankfurter Allgemeine Zeitung”. 30 Dezember 1999. S. 39 [extraits]

Der Erfinder des historischen Materialismus glaubte wie wenige an den Geist. Die Menschheit, so der Gedanke von Karl Marx, wird ihrer selbst bewusst werden, wenn sie die Wirklichkeit richtig – und das heißt wissenschaftlich – erkannt hat. Dass der Geist ein Wühler sei, galt also auch umgekehrt: Dem sozialen Wühler wurde die Teilhabe am Geist, am Stand der Erkenntnis abverlangt. Die materiale Seite dieses Idealismus war das Lesen. “Bookworming” gab Marx einst als seine Lieblingsbeschäftigung an, noch vor dem Klassenkampf und der Kritik der Politischen Ökonomie. Von seinen Büchern spricht er gegenüber Paul Lafargue als seinen „Sklaven“, die nach seinem Willen dienen sollen.
Im Rahmen der Gesamtausgabe der Werke von Karl Marx und Friedrich Engels kann jetzt erstmals das Bestandsverzeichnis der Bibliotheken beider Philosophen eingesehen werden (MEGA, 4. Abteilung, Band 32, Akademie Verlag 1999). Damit sind gut fünfundsiebzig Jahre der Bemühung, ein solches Verzeichnis zu erstellen, mit der Erhebung von mehr als eintausendvierhundert Titeln vorerst abgeschlossen. Mitte der zwanziger Jahre begann im Berliner Parteiarchiv der SPD, was das Moskauer Marx-Engels-Archiv an bibliographischer Recherche fortsetzte und nunmehr unter dem Dach der Berlin-Brandenburgischen Akademie der Wissenschaften zu einem Ende fand. […] Die Durchsicht des Überblicks übt aber mehr als bibliographische Wiedergutmachung. Wer das Verzeichnis liest, gewinnt einen Einblick in die
Bedingungen gesellschaftstheoretischer Arbeit zu einer Zeit, die in Fragen der Forschung eine Schwelle bildete. Denn Marxens Studienweise lässt wohl überhaupt die historische Phase erkennen, in der Philosophie mitunter in Forschung übergeht. […] Die „ewigen“ Fragen verzeitlichen sich und damit auch der Begriff des Lesenswerten, der sich nun auch auf Nichtklassisches, Marginales, ja Fragwürdiges erstreckt. Die Erkenntnis fällt stückweise an. Am dichtesten annotiert sind in den Handexemplaren von Marx nicht Hegel, Adam Smith oder Ricardo, sondern vorzugsweise Titel zur Geschichte der britischen Verkehrswege, über Klimatographie, den Niedergang der Bourbonen oder das Bankwesen. Einmal schreibt der Bettlägerige: „Gelesen: Carpenters Physiology, Lord ditto, Kölliker, Gewebelehre, Spurzheim, Anatomie des Hirns und Nervensystems, Schwann und Schleiden über die Zellenschmiere.“
Solche Wendungen lassen etwas von dem Pensum erkennen, das sich eine gesellschaftskritische Ambition des Marx’schen Ausmaßes selbst verordnet hatte. Für die Gegenwart, die sich gern in flott geschriebenen „Sachbüchern“ über Globalisierungsfallen, ökonomischen Terror oder den Kapitalismus als Religion ergeht, enthält das Bestandsverzeichnis dieser Bibliothek insofern auch einen deutlichen Hinweis: den auf die Mühe, sich sachkundig zu machen, unterhalb derer bereits im neunzehnten Jahrhundert eine Universalpolemik gegen die „Verhältnisse“ nicht zu haben war.

Brasilian seminar on Rubin

http://meugabinetedecuriosidades.blogspot.com/2010/08/sobre-isaak-rubin.html